La science à l’épreuve des antivax
Quand Edward Jenner commence à vacciner en 1796, l’horizon du monde ne change pas d’un coup, mais la malédiction de la variole que l’on tentait de contourner par la dangereuse variolisation, s’éloigne. Jenner sait-il qu’une nouvelle ère s’annonce ?
Jenner avait constaté que les femmes qui trayaient les vaches ne contractaient pas la variole si elles étaient contaminées par la vaccine, une dermatose suintante des pis de leurs laitières- et, il décida d’inoculer ses patients avec les sécrétions des mains d’une trayeuse. C’était peut-être un pari, mais il est vrai que le recueil des croûtes d’un survivant d’une variole d’intensité modérée, pour inoculer ses enfants, était déjà un pari risqué, même accompagné de prières ferventes.
L’information ne tarda pas à gagner les sociétés occidentales, à l’exemple de Napoléon Ier qui fit vacciner son fils de quelques mois en 1811. Vacciner le roi de Rome avant la mise en place des prémices d’une vaccination généralisée, était aussi l’occasion de protéger les recrues nécessaires à ses armées et ses conquêtes.
Progressivement, suite aux résultats protecteurs de l’inoculation de la vaccine, des campagnes de vaccination furent effectuées dans tous les continents en vue de débusquer les îlots de contaminations. Et, en à peine deux siècles, la variole finit par disparaître, l’Organisation mondiale de la santé la déclara éradiquée le 8 mai 1980.
Après des millénaires de deuils et d’angoisses, de civilisations arrêtées dans leur élan, qui aurait pu imaginer cette victoire sur la mort aveugle ? Alors pourquoi s’arrêter là, pourquoi ne pas développer les moyens de se protéger d’autres infections ?
Depuis, cette réussite incite à ne pas baisser les bras, à améliorer les vaccins existants et à en créer d’autres. Les progrès sont parfois rapides, mais d’autres laissent les médecins sur leur faim. ; avoir éradiqué la variole et continuer, par exemple, à attendre des mois en cultivant les vaccins antigrippaux sur des œufs, à partir de souches choisies parmi les plus virulentes lors de l’hiver précédent de l’autre hémisphère, donne évidemment l’impression de ne pas être sortis du Moyen Âge.
Il ne s’agit pas non plus de se contenter de quelques progrès, la médecine, si elle peut s’honorer de respecter l’humain dans le patient malade, doit se saisir de la recherche scientifique et des technologies qui en découlent pour améliorer les traitements curatifs et préventifs. Et, dans la recherche de nouveaux vaccins, elle peut travailler de concert avec la médecine vétérinaire et ses vaccins, comme elle l’a fait contre le Covid. Une stratégie qui semble aller de soi, mais qui se heurte pourtant à des réticences et des oppositions de plus en plus puissantes et structurées
Actuellement l’humanité n’a jamais possédé autant de moyens pour traiter les maladies infectieuses ou pour enrayer les contaminations. Et nous assistons à la mise en place d’une régression délibérée qui met à mal la santé, et en particulier celle des enfants. Pourtant tout paraissait aller de soi, le désir de progresser dans les traitements et dans la prévention semblait inscrit dans l’histoire humaine. La diffusion des connaissances utilisait les voies propres à chaque époque et, depuis Jenner, la tendance était au partage plutôt qu’à la rétention ou au déni.
Mais faire, aujourd’hui, une recherche sur le net au sujet d’un vaccin, se heurte à des obstacles successifs incitant à ne pas vacciner. De même sur les réseaux sociaux, où le dénigrement et le doute sur l’efficacité, tiennent la rampe.
Il paraît utile de s’arrêter sur ce paradoxe où les bienfaits sont systématiquement niés, et en analyser les causes.
En science, il n’y a rien d’immuable, pas de vérité révélée. Tout progrès, toute nouvelle découverte doit être reproductible et soumise à la contradiction, jusqu’à permettre parfois la remise en question des paradigmes précédents.
L’exemple le plus parlant est la contribution d’Einstein dans la révolution qui permit de dépasser la physique classique. S’il n’avait pas remis en cause certains fondements, l’électronique aurait pris un retard considérable. Alors quand on évoque de nos jours, l’acrimonie que provoque l’attente pour un rendez-vous de scanner ou d’IRM, peut-on imaginer que sans Einstein, nous ne serions qu’aux balbutiements de ces exploits radiologiques.
Pour les antisciences, à l’inverse, il ne faut que les vérités établies du bien et du mal, ou celles du noir et du blanc. Et toute hésitation dans une étude scientifique sera considérée comme une faiblesse ou une dissimulation et alimentera des tendances complotistes.
S’ils ne remettent pas en cause les origines des connaissances biologiques qui ont permis l’avancée vers la vaccination et la découverte des microbes - l’utilisation des instruments d’optique, encore rudimentaires, qui permettaient aux filateurs d’apprécier la qualité de la trame des tissus - on trouve encore la mise en avant de vieilles légendes sur les formes femelles ou mâles des spermatozoïdes.
On ne trouve pas non plus d’intérêt dans leurs arguments, pour les propriétés des microbes que l’humanité utilise depuis des millénaires dans les levains pour lever le pain, brasser la bière ou vinifier le vin. Ni sur la biographie de Pasteur dont les travaux sur les levures qui transforment le vin en vinaigre sont à l’origine des excellents vinaigres d’Orléans où faisaient escale les embarcations chargées des vins descendant des cours supérieurs de la Loire et de l’Allier.
Pourtant, découvrir des microbes a accéléré l’intérêt pour les progrès de la technologie optique dans un temps où l’astronomie investissait dans des télescopes de plus en plus puissants. Avec ces nouveaux microscopes on découvrait des germes de plus en plus minuscules, mais les virus restaient toujours hors de portée. Ce qui a fait que leur définition s’est arrêtée longtemps à leur possibilité de passer à travers certains filtres, jusqu’à la découverte récente des virus géants par des scientifiques marseillais qui s’étaient déjà pourvus de microscopes électroniques.
Découvrir les germes responsables de maladies lors d’une émulation internationale, n’était que la première étape. La seconde fut d’élaborer des vaccins pour en prévenir les dégâts. L’idée d’amoindrir la toxicité d’un germe pour s’en servir pour que son injection développe des anticorps protecteurs allait s’imposer bientôt. D’autant qu’on en était encore dans l’idée que la vaccine dont s’était servie Jenner n’était qu’une variole amoindrie par son passage par la vache.
Mais dès les premières vaccinations, les réticences se sont réveillées. N’allait-on pas « boviniser » l’humain avec la vaccine de la vache, et pourquoi pas fabriquer à la chaîne des générations de Minotaures ?
Mais le plus grave fut l’erreur de biologistes allemands connue sous le nom de drame de Lübeck qui mélangèrent accidentellement avec une souche virulente, le BCG (bacille de Calmette et Guérin) envoyé gratuitement par les pastoriens. Résultat : 72 enfants décédés, 130 gravement malades, une violente campagne de dénigrement qui frappa immédiatement Albert Calmette et le vaccin français, avec un procès intenté en 1931 par le gouvernement allemand.
Si le tribunal allemand a totalement innocenté, le BCG et l’Institut Pasteur, confirmant que le vaccin envoyé de Paris était parfaitement sûr et atténué, il a retardé de plusieurs décennies l’adoption massive du vaccin en Allemagne et dans d’autres pays, comme les États-Unis.
Si ce drame a donné du grain à moudre aux antisciences, l’utilisation de fausses recherches fait aussi le lit des réticences du public. Et dans ce domaine, comme dans tant d’autres, il ne suffit pas de prouver la fraude pour empêcher la persistance de son utilisation. C’est ce que montre l’histoire de la prétendue étude sur 12 enfants, publiée en 1998 par Andrew Wakefield.
Il y concluait que le vaccin ROR était à l’origine d’un tableau combinant un autisme et des troubles digestifs. Et il fallut attendre jusqu’en 2010 pour que The Lancet désavoue l’article après les enquêtes du journaliste d’investigation Brian Deer.
En dehors du fait qu’aucune étude ne mettait en évidence un lien entre ROR et l’autisme dans des populations importantes, il apparaissait que les données avancées par Wakefield résultaient d’une fraude, que les enfants ne présentaient pas de lésions et que leurs parents espéraient tout bonnement poursuivre le fabricant.
Deux ans plus tard, Brian Deer révéla encore, dans le British Medical Journal, que Wakefield était rétribué par un cabinet d’avocats dans le but de faciliter une plainte à grand échelle et qu’il prévoyait de commercialiser un test de dépistage de « l’entérocolique autistique » qui promettait de lui rapporter gros.
Mais du fait de son écho médiatique, cette fraude va provoquer une baisse de la couverture vaccinale, la résurgence d’une maladie infectieuse et surtout la perte de confiance dans le vaccin.
Une fraude qui sert aujourd’hui de prétexte aux délires antivax de l’administration Trump qui reprend comme parole d’évangile les allégations de Wakefield. Puis, qui prétend en plus, qu’il faut soulager l’enfant de la pression excessive des associations de vaccins. Cette vieille rengaine qui oublie que la venue au monde, met la plupart des nouveau-nés au contact avec une forte quantité d’antigènes, depuis que l’homme est l’homme !
Les résultats qui ne se sont pas fait attendre avec la résurgence d’épidémies de rougeole dans plusieurs États du Sud des États-Unis. En particulier dans des communautés religieuses favorables à la base MAGA (Make America Great Again).
Il est particulièrement intéressant d’étudier les sondages récents dans la population étatsunienne sur la réception des dires de l’équipe Trump. Ils montrent les différences de perméabilité à ces arguments hors sujet, selon les appartenances politiques. Si la plupart des Américains sont favorables à la vaccination infantile systématique, une minorité significative estime maintenant qu’il faudrait réduire le nombre de vaccins administrés aux enfants. Si les enfants devraient être vaccinés pour pouvoir aller à l’école – un pourcentage qui est resté stable depuis le début de la pandémie de COVID-19 - environ 42 % souhaitent une réduction du nombre de vaccins et cette proposition de réforme a recueilli l’appui de 65 % des personnes se déclarant républicaines, contre seulement 18 % des démocrates.
Des différences qui concernent aussi la perception du traitement des informations et des archives médicales avec les changements de direction des CDC, cet organisme chargé du contrôle et de la prévention des maladies.
Un sondage a révélé que la confiance des Américains envers les CDC a chuté de façon spectaculaire au cours de l’année écoulée. En 2025, 92 % des démocrates et 77 % des indépendants déclaraient faire confiance aux recommandations des CDC. Dans le dernier sondage, seuls 34 % des démocrates et 47 % des indépendants font confiance à cet organisme. La confiance des républicains envers les CDC a légèrement augmenté, passant de 63 % à 67 %. Et 80 % ont déclaré approuver les actions des agences fédérales de santé publique depuis début 2025.
Toutefois, dans l’ensemble, au moins deux tiers des personnes interrogées ont déclaré que, depuis début 2025, les agences fédérales de santé avaient formulé des recommandations trop influencées par les convictions personnelles des dirigeants, trop axées sur les mauvaises priorités, trop réduites dans les programmes et la recherche, et avaient pris trop de décisions sans suivre les procédures standard.
À lire les résultats de ces sondages, on serait en droit de craindre la transformation d’une société réaliste, en une société tentée par un rejet de la modernité qui admet les vérités alternatives et leurs impasses dans un suivisme quasiment religieux.
En France, avec la puissance financière de réseaux sociaux aux mains de « croisés antivax » qui se saisissent de la moindre maladresse, erreurs ou approximations, il est nécessaire de rester vigilant. D’autant qu’un enfant est décédé récemment de la rougeole parce que ses parents avaient refusé de le faire vacciner en donnant foi aux « informations » distillées par le ministre de la santé américain sur les risques d’autisme.
On peut cependant, avant de conclure, évoquer brièvement l’épidémie annoncée de la grippe H1N1, en 2009. La mise en route d’une campagne de vaccination quasiment militaire, interrompue rapidement faute de morbidité du virus, mais qui a permis aux « big pharma » de toucher le gros lot en jouant sur la peur et la mise en concurrence des États. Une sorte de mise en bouche de ce qui concernera l’acquisition des masques, au début du Covid.
Comment ne pas évoquer aussi la polémique franco-française de la vaccination contre l’hépatite B. En 1992, l’OMS recommande la vaccination universelle contre l’hépatite B, et la France lance son programme en 1994-1995 pour cibler les nourrissons et les adolescents en milieu scolaire. Ce qui conduit à la vente de plus de 75 millions de doses, vaccinant de nombreux adultes hors cibles prioritaires.
Surviennent alors des cas de sclérose en plaques. Et, en 1998, malgré l’absence de preuves d’un lien quelconque, face à une forte médiatisation et à l’inquiétude qu’elle suscite, le ministre de la Santé suspend la campagne scolaire. Une décision qui semble confirmer et renforcer implicitement la responsabilité du vaccin. La sclérose en plaques est une maladie neurologique inflammatoire atteignant la substance blanche du système nerveux central dont la physiopathologie reste mal comprise, bien que certains facteurs de risque environnementaux et infectieux aient été identifiés.
La possibilité d’un lien entre vaccination anti-VHB et SEP a été explorée par de nombreux travaux épidémiologiques À ce jour, aucun lien statistiquement significatif n’a été montré, sauf dans une étude, mais sur des effectifs trop limités (11 patients vaccinés) pour conclure à un surrisque.
De ce fait, la Commission nationale de pharmacovigilance française a estimé, en 2011, que les données scientifiques disponibles n’avaient pas permis de démontrer l’existence d’une association significative entre le risque de survenue d’affections démyélinisantes centrales et la vaccination contre l’hépatite B. Cet avis est en accord avec les avis rendus par les Centers for Disease Control and Prevention des États-Unis, le National Health System et le Multiple Sclerosis Trust du Royaume-Uni, le National Center for Immunisation Research & Surveillance australien, ou l’Agence de santé publique canadienne. À ce jour, environ 1,5 milliard de doses de vaccin anti-VHB ont été administrées dans le monde.
Il faut cependant avant de conclure, ne pas oublier la justice administrative qui ne veut rien connaître des preuves scientifiques. Les considérations scientifiques sont parfois prises en compte de façon paradoxale dans le domaine judiciaire lorsque, par exemple, des professionnels de santé atteints de SEP qu’ils estiment secondaire au vaccin anti-VHB font une démarche d’indemnisation.
La Cour européenne de justice a d’ailleurs estimé, en 2017, que le fait qu’il n’existe pas de preuve scientifique ne doit pas complètement fermer la porte à une possible indemnisation d’un plaignant. Autrement dit, le fait que la justice indemnise au cas par cas ne signifie pas qu’il existe un lien entre vaccination et sclérose en plaques.
Les données constituées depuis plus de quinze ans permettent d’écarter avec une grande sûreté un lien entre vaccination contre le virus de l’hépatite B (VHB) et la survenue d’une sclérose en plaques (SEP) : ce vaccin n’est pas associé à un surrisque de développer une SEP ; il n’est pas contre-indiqué en cas de SEP préexistante ou d’antécédent familial de SEP.
Mais, comme pour préparer un autre épisode, un nouvel acteur est venu récemment se glisser dans la pièce. « L’infection par le virus d’Epstein-Barr (EBV) multiplie par 32 le risque de développer une sclérose en plaques, constituant un facteur déclencheur majeur mais non suffisant à lui seul. »
Le virus d’Epstein-Barr (VEB ou EBV) est un herpès virus très répandu qui infecte plus de 90 % de la population mondiale. Souvent appelée « la maladie du baiser », il se transmet par la salive. Il est ordinairement bénin et sans symptômes pendant l’enfance, et il reste dormant (latent) dans l’organisme à vie au sein des lymphocytes B. (des globules blancs essentiels du système immunitaire adaptatif qui produisent des anticorps pour neutraliser les microbes).
Marc Baudin, Liberté Actus.